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Héritage 

Recréer un échange humain dans un monde de plus en plus tourné vers les écrans.
Il repose sur la rencontre, la discussion et la transmission.

Je suis allé à la rencontre de personnes de différentes générations pour leur demander de partager un message ou une leçon que la vie leur a apprise.
Accoster des inconnus dans la rue, notamment des personnes âgées, n’est pas toujours évident, mais ces moments d’échange sont souvent riches et sincères.

Les différences d’âge, de parcours et d’époque donnent naissance à des points de vue variés, parfois opposés.

Chaque discussion est accompagnée d’un portrait photographique, comme une trace de la rencontre.

Ce projet est traversé par une nostalgie personnelle pour des époques que je n’ai pas connues.
Parmi toutes les rencontres réalisées, quatre portraits ont été sélectionnés pour la force de leur message et ce qu’ils racontent du lien entre les générations.

Milla 

Je suis d’origine brésilienne, ça fait des années que je suis en France. Je suis ingénieure en environnement et je suis venue faire mon master ici.
Je pense que ce que la vie m’a vraiment appris, c’est d’avoir confiance en soi et de se rendre compte qu’on est capable de faire des choses qu’on n’imaginait même pas.
Mon expérience, pour le moment, j’ai 28 ans, m’a montré qu’il faut travailler pour arriver à ce qu’on veut dans la vie.

Michel

Je suis née en 1942, avec tous les changements qu’il y a eu dans la culture et tout le bazar. Avant, on travaillait avec des chevaux, maintenant c’est avec des tracteurs.
On allait à l’école à pied, des fois il y avait 30 cm de neige, moins 20 degrés. Il y en avait qui faisaient 3 ou 4 km à pied, maintenant ils sont tous en voiture.
Avant, il n’y avait pas la télé, les gens se réunissaient mieux : ça jouait aux cartes, ça discutait, ça chantait. Ça a bien changé, ouais.

Ici, dans ce village, pendant la guerre, on se révoltait. Il y avait des résistants, comme de partout… qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, on les a brûlés dans l’église.

J’étais mécanicien dès mes 14 ans, il fallait bien ramener de l’argent à la maison. Moi, je faisais une vingtaine de kilomètres à pied pour aller travailler, et avec la neige l’hiver, ce n’était pas facile. Ça a commencé en 1956, et en 1973 j’ai fini par monter mon propre garage, là en bas de la rue, au croisement.

Nicole 

Je suis née en 1960. On est la génération qui a vu le plus de choses. On a vu l’arrivée de la télé, des téléphones portables, des ordinateurs, et aujourd’hui on les utilise beaucoup, mais on ne pensait pas voir autant de choses se passer.
Moi, j’aime beaucoup la nature, mais de nos jours on ne lui laisse pas assez de place. Quand j’étais jeune, j’ai connu des pare-brise de voitures remplis d’insectes, et maintenant il y en a beaucoup moins…. On est en train de détruire toute notre nature. C’est bien dommage. On a la chance de ne pas avoir connu la guerre ni la répression, et on laisse un monde comme celui-là à nos enfants et petits-enfants.

Quand j’étais petite, j’avais envie de faire un travail en lien avec l’extérieur, car je ne voulais pas être enfermée dans un bureau. Alors tout de suite j’ai pensé à prof de gym. C’était un bon moyen d’être dehors. Mes parents ont refusé et m’ont interdit de le faire, car c’était un métier pour les hommes, disaient-ils. J’ai finalement fait une formation de commerciale, que j’ai dû arrêter car j’ai eu mon premier enfant, j’avais 19 ans. Je voulais un enfant, c’était mon souhait, et il est arrivé très rapidement.

Je voulais faire HEC, mais je n’ai pu faire que la préparation. J’ai vendu plein de choses après tout ça, ça me permettait d’être dehors sans avoir un patron sur le dos. J’ai même eu une petite entreprise de menuiserie, on vendait des vérandas avec la prestation de pose. Malheureusement, on a vendu à des gens malhonnêtes qui ne nous ont pas payés, on a dû déposer le bilan, mais on a rebondi.

Aujourd’hui, je sais ce que j’aime. Je suis à la retraite et j’en profite pour beaucoup sortir. Je me suis aperçue beaucoup plus tard, quand j’ai rencontré mon mari, qu'ingénieur agronome, ça m’aurait permis d’être dans la nature et au milieu des animaux. Si j’avais connu ça quand j’avais 18 ans, c’est sûrement ce que j’aurais fait.

On avait moins d’informations que maintenant, on avait le choix entre comptable, prof, et tout était canalisé. Ce qui me plaisait, c’était des métiers réservés aux hommes. D’ailleurs, quand je m’étais renseignée il y a 30 ans et que j’étais admise dans l’école qui me permettait enfin de faire ce que je voulais, il y avait un stage de bûcheron perdu dans la forêt pendant trois mois. Il n’y avait pas de stage réservé ou adapté aux femmes, je n’ai donc pas pu y aller.
Le fait d’être obligée de partager la même cabane, les mêmes douches et la même chambre que trois ou quatre hommes, j’ai choisi de ne pas prendre de risque. Ça a été un grand regret. C’est bien dommage, ça m’aurait plu, mais c’était comme ça.

Xavier

Je suis né en 1956. J’ai eu une enfance un peu particulière, car je n’ai pas connu mon père à partir de l’âge de dix ans. Je n’ai même pas su qu’il était décédé, car à cette époque-là on me l’a caché. Psychologiquement, ça m’a marqué : je n’ai plus de souvenirs d’avant mes 10 ans.

Comme j’ai 10 ans de différence avec mes autres frères, qui sont plus âgés, j’ai vécu avec une femme seule qui n’avait aucune formation, à part chanter et faire de la peinture. Donc je me suis retrouvé à devoir jouer le rôle de l’homme de la maison. Je suis devenu un petit adulte très rapidement, et je me suis aperçu que ce qui était important pour moi, c’était de partir de Saint-Étienne, car c’était une vie très arriérée.

J’étais intéressé par l’évolution du monde et je me suis nourri de musique anglo-saxonne à travers les radios. J’ai vraiment connu l’ancien monde, hein : pas de limitation de vitesse, pas de ceinture… et donc je me suis adapté au fur et à mesure, rapidement, car confronté à la vie moderne.

J’ai fait des études d’expert-comptable, et enfant ça ne m’a pas plu, je me suis réorienté en école de gestion. Au fur et à mesure de mes rencontres, je me suis aperçu que la France c’était bien mais qu’il y avait plein de choses dans différents pays. J’ai beaucoup voyagé et j’ai fini par choisir les États-Unis. Mon école avait un partenariat avec une école à New York, la Columbia. Je suis donc parti là-bas. Les premières nuits ont été compliquées : j’ai dû dormir dans un foyer pour sans-abris. Il m’est arrivé plein de choses, je me suis fait arnaquer par un taxi qui m’a pris le double… enfin, la vie quoi.

J’ai essayé de rester aux États-Unis, mais j’ai dû revenir en France pour faire mon service militaire, je n’avais pas le choix. C’était un an, et là j’ai rencontré toute la société française. Il n’y avait pas d’échelle de classes sociales, nous étions tous logés à la même enseigne. Il y en avait qui ne savaient ni lire ni écrire. Ça m’a fait bizarre de me rendre compte qu’il y avait des gens qui avaient une toute autre vie que la mienne, qui n’avaient pas eu la chance ni la possibilité de faire des études ou d’aller à l’école. Donc ça a vraiment été une révélation pour moi. J’avais 22 ou 23 ans.

Après ça, j’ai eu des postes plutôt importants. J’ai fini ma vie dans une agence immobilière que j’ai créée avec ma femme et mon fils.

J’aime beaucoup créer, ça c’est ma signature. Je m’adapte très rapidement, et la mise en relation avec les employés et le fait de faire passer des messages… j’ai toujours eu de très bonnes relations sociales, j’apportais quelque chose. Cela m’a ouvert beaucoup de portes, comme le fait de finir directeur d’une agence bancaire, même si je n’avais jamais travaillé dans une banque. C’était surtout pour résoudre un problème social qu’on m’a mis là. Ce n’est pas le produit qui compte, c’est la façon dont tu gères et dont tu fais passer les informations aux gens qui sont autour de toi.

Quand j’étais jeune et que je venais de perdre mon père, il ne fallait pas que je prenne la parole. La vie n’était pas la même qu’aujourd’hui, on se souciait beaucoup moins, voire pas du tout, de ce que vivaient émotionnellement et mentalement les enfants. Moi, c’était « tais-toi et c’est comme ça », l’enfant n’avait pas son mot à dire. À 11 ou 12 ans, je me suis retrouvé avec des notaires à devoir vendre les biens obsolètes de mon père. J’ai également poussé ma mère à aller à Lyon, car à Saint-Étienne la vie était vraiment compliquée. Quand j’ai été confronté à la réalité à 11, 12, 13 ans, j’ai dû apprendre plein de choses tout seul. Et quand j’ai eu 18 ans, je me suis « évadé » pour fuir tout cela et pour créer ma propre vie.

Lyon m’a permis de beaucoup évoluer là-dessus. J’ai eu la chance de beaucoup voyager en Angleterre. J’ai visité plein de choses et vu plein de choses.

Je ne suis pas jaloux de l’ouverture et de l’accès à l’information que vous avez maintenant, seulement je trouve que c’est dommage, car les choses sont dénaturées. Par exemple, je suis allé à Florence, qui est le plus bel endroit en termes d’art que j’ai vu de ma vie, mais maintenant, si j’y retourne, je sais que les musées seront blindés et que nous aurons du mal à voir et à profiter de l’expérience comme il faut. Avec la visibilité que nous avons maintenant, nous n’avons plus vraiment cette surprise de découvrir l’endroit où on se trouve quand on voyage. Il y a plein de choses très intéressantes que nous voyons sur les réseaux sociaux, on a une ouverture incroyable.

L’humain est très important, c’est une matière vivante très intéressante. Il faut savoir communiquer et savoir modeler avec respect les gens et leurs discussions.

Je ne suis pas pour les réseaux sociaux, je trouve que c’est très faux et très superficiel.

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